Monde
« Requiem pour Srebrenica »
Du 9 au 15 juillet 1999, diverses associations françaises, hollandaises et britanniques, ont répondu à l’appel du mouvement « Union des citoyens -Femmes de Srebrenica ». Quatre ans après le terrible massacre de Srebrenica, elles ont tenu à se rendre en Bosnie pour soutenir les revendications des survi-vants de l’enclave musul-mane. Elles ont ainsi pris part à de nombreuses manifestations et cérémonies commémoratives. Le mardi 13 juillet, elles ont accompagné les Femmes de Srebrenica sur les lieux du massacre, aujourd’hui si-tués en Republika Srpska ou République serbe de Bosnie.
Mardi. 10 heures. Quoique la frontière entre la Fédération
croato-musulmane et la Republika Srpska ne soit pas matérialisée,
nous comprenons que nous l’avons franchie. Les soldats de l’Organisation
des Nations unies (ONU) nous prennent aussitôt en charge. Ils doivent
assurer notre sécurité pendant toute la durée de notre
incursion en territoire serbe. Les instructions sont strictes. Il ne faut
répondre à aucune provo-cation. En effet, les Serbes célèbrent
aujourd’hui le quatrième anniversaire de leur victoire sur l’enclave
de Srebrenica, et notre passage peut susciter leur animosité.
Précédés par les huit cars des Bosniaques –
essentiel-lement des femmes – nous fermons le con-voi. Presque tous les
Serbes que nous croisons font le signe de la victoire, quand ils ne brandissent
pas un poing menaçant. Ils sont hostiles à la présence
des musulmans bosniaques sur leur territoire. Les maisons de ces derniers,
systématiquement incendiées durant la guerre, n’ont d’ailleurs
pas été reconstruites. Leurs ruines bordent notre route.
Elles sont parfois jouxtées par les bicoques en préfabriqué
des réfugiés serbes, dont nous apercevons les camps ici ou
là. Ce chassé-croisé fait frémir.
Vers midi, nous atteignons la base de l’ONU à Potocari. C’est
ici, au milieu des usi-nes et des han-gars désaffectés, que
beaucoup de femmes ont vu leurs maris, leurs fils pour la der-nière
fois. Malgré leur affliction et leur colère, elles se recueillent
avec dignité. Dans leurs prières, elles nous demandent de
nous souvenir ; c’était il y a exactement quatre ans...
J uillet 1995. Srebrenica est sous contrôle de l’ONU. De nombreux indices attestent l’imminence d’une offensive serbe sur les « zones de sécurité ». Les résolutions de l’ONU ont déjà été violées à plusieurs re-prises. Pourtant, la communauté internationale ne réagit pas. Au matin du 6 juillet 1995, l’offensive serbe débute sur la vallée de la Drina. Elle ne se heurte qu’à de faibles résistances et progresse rapidement. Quoique Srebre-nica présente un intérêt stratégique évident compte te-nu de sa position géographi-que, M. Akashi (représentant en Bosnie de M. Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l’ONU) et M. Janvier (commandant en chef de la Force de protection des Nations unies (Forpronu) en ex-Yougoslavie) estiment que le général serbe de l'armée fédérale yougoslave Ratko Mladic ne peut vouloir prendre la ville : « Que ferait-il de milliers de réfugiés ? ». Quand les avions de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) larguent leurs premières bombes le 11 juillet, il est déjà trop tard. Srebrenica est passée sous contrôle serbe. Le bataillon hollandais des forces de protection (Dutchbat) s’est replié sur la base de la Forpronu à Potocari. L’enclave de Srebrenica est abandonnée à ses agresseurs. A la télévision serbe, le général Ratko Mladic déclare : « Le jour est enfin venu de nous venger des Turcs dans cette région ! »
Une fois que les forces d’occupation serbes furent assurées du contrôle de Srebrenica, elles commencèrent le massacre de ceux qui étaient restés dans la ville, avant d’organiser la traque de ceux qui avaient fui. Le 11 juillet au soir, 28 000 personnes, essentiellement des femmes et des enfants, avaient déjà rejoint Potocari pour obtenir la protection des forces de l’ONU. Le lieu-tenant-colonel Jan Karemans, à la tête de la Dutchbat, reçut alors personnelle-ment Ratko Mladic. Il accepta que les 3 500 hommes de 16 à 70 ans présents sur les lieux soient sépa-rés du reste de leur famille. Des exécutions, le plus souvent à l’arme blanche, débutèrent aussitôt à proximité de la base. Le lendemain, les Serbes orchestrèrent la déportation des femmes, des enfants et des vieillards. 14 000 personnes furent ainsi évacuées par bus et par camion vers les territoires contrôlés par l’armée de Bosnie-Herzégovine. En che-min, elles furent souvent maltraitées, et systématiquement dépouillées de leurs biens par les miliciens serbes. Les soldats de la Dutchbat n’accompagnant pas tous les convois, 400 femmes furent enlevées. Elles n’ont pas à ce jour été retrouvées.
Dans le même temps, un autre drame se jouait dans les forêts
qui entourent Srebrenica. 12 000 hommes, en âge de combattre, avaient
en effet pris le chemin des territoires sous contrôle bosniaque (situés
à près de 100 kilo-mètres au nord-ouest de Srebrenica).
Seuls 4 000 de ceux qui participèrent à cette « colonne
de l’enfer » attei-gnirent leur objectif. Les autres, qu’ils soient
morts d’épuisement ou qu’ils aient été victimes des
bombar-dements, des embuscades et des exécutions massives de prisonniers,
ne sont pas revenus.
Près de 150 000 rescapés du génocide (un terme
justifié puisque Ratko Mladic a été inculpé
par le Tribunal pénal international (TPI) pour ce motif) et de la
guerre, originaires de la vallée de la Drina et de Srebrenica, vivent
aujourd’hui dans des camps de réfugiés au sein de la Fédération
croato-musulmane de Bosnie. Ils ont été relogés dans
les maisons désertées par les Serbes. Le plus souvent isolés
des populations locales, ils trouvent difficilement du travail et partagent
des con-ditions de vie précaires. Face au désengagement progressif
de l’Etat, ils restent tributaires de l’aide humanitaire. Résolus
toutefois à ne pas sombrer dans l’oubli, ils se sont struc-turés
en associations afin de veiller à la défense de leurs droits
et de leurs intérêts. Ainsi, l’association « Union des
citoyens-Femmes de Srebrenica » de Tuzla s’efforce de combattre l’indifférence
géné-rale et de faire entendre son appel. Elle revendique
essen-tiellement l’arrestation et le jugement des criminels de guerre,
le respect des accords de Dayton concernant le retour des déplacés
chez eux et surtout l’identification et la mise en sépulture des
dispa-rus. Enfin, elle demande que toute la vérité soit faite
sur les tragiques événements de Srebrenica.
Le 12 mars 1993, le général Morillon, commandant en chef
des troupes de la Forpronu, sensible à la détresse des habitants
de Srebrenica, leur faisait la promesse : « Vous êtes désormais
sous la protection des Nations unies ». Dès lors, comment
l’ONU a-t-elle pu rompre ses engagements et abandonner à la vindicte
des Serbes une zone démilitarisée ? Faut-il croire, comme
certains l’affirment, que Srebrenica a été sacrifiée
afin de faciliter la négociation des accords de Dayton qui, en décembre
1995, entérinèrent le partage ethnique de la Bosnie-Herzégovine
?
Séverine Ruset
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